Entretien avec le défenseur international de 27 ans où l’on évoque la nécessité de la sensibilisation face au risque du coronavirus et de sa carrière / Abdellaoui : «En Algérie beaucoup de personnes ne sont pas conscients des risques du coronavirus. »

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 Premier championnat européen à être suspendu en raison de l’épidémie de coronavirus, la Suisse a anticipé la vague de fin de saison anticipée qu’allait connaître le football mondial. Seul joueur de la sélection évoluant actuellement dans la Confédération helvétique, Ayoub Abdellaoui est l’un des premiers joueurs algériens à avoir vu sa seconde saison européenne se terminer de manière anticipée.

Comme des millions de personnes à travers le monde, les footballeurs se retrouvent confinés et obligés d’adapter leur activité professionnelle à une maladie qui a mis une large partie du globe et du ballon rond à l’arrêt. 

Une nouvelle période s’ouvre donc pour ceux qui sont habitués à ne jamais quitter de si loin le rectangle vert. Nouveau quotidien, nouvelles habitudes de vie où le rythme d’entraînement limité au seul travail physique à domicile, se mêle à l’incertitude d’une période de confinement indéterminée. 

Mais les conséquences de cette période sur le quotidien sont loin d’être l’apanage d’un groupe de personnes plus remarqués que celles qui les apprécient pour leurs talents de sportifs de haut niveau. Le COVID–19 est un enjeu mondial face auquel la prévention et la sensibilisation sont les seuls armes disponibles à ce jour pour en limiter la propagation. 

Et ces armes, les footballeurs et sportifs ont décidé de s’en saisir de par leur “influence” pour sensibiliser le plus grand nombre les gestes barrières et recommandations des autorités de santé. Ces vidéos, posts, challenges et hashtags sur les réseaux sociaux sont autant d’actions de préventions utiles qu’elles ont permis de crédibiliser la lutte contre le coronavirus, notamment envers les plus jeunes. Et l’Algérie pourrait en être l’exemple le plus frappant. 

C’est pour cet objectif qu’Ayoub Abdellaoui s’est montré parmi les plus actifs dès le début du mois de mars et la suspension du championnat suisse, pour alerter ses “followers” et les inviter à partager ces quelques recommandations.

Une communication basée sur les réseaux sociaux et notamment son compte Instagram utilisé à des fins de sensibilisation, dont la pratique et l’usage se sont désormais généralisé à l’ensemble des acteurs du football et du sport algérien. 

Entretien avec le défenseur international de 27 ans où l’on évoque la nécessité de la sensibilisation face au risque du coronavirus en Algérie, du quotidien d’un footballeur professionnel dans l’attente. Mais aussi d’une rétrospective plus large sur ses années de formation, son Histoire avec l’équipe nationale débutée en U17 jusqu’aux A en passant par les JO et la joie ressentie à chaque nouvelle sélection sous les couleurs des champions d’Afrique. 

Première question au vu du contexte sanitaire lié à la pandémie du COVID-19, comment allez-vous ? 

Ça va très bien hamdoulilah. On commence à s’habituer à ce nouveau mode de vie face à l’épidémie. Même si c’est un peu difficile en tant que joueur de ne pas avoir d’entraînements, de matchs et de compétitions. Mais c’est une situation inédite qui nous concerne tous et face à laquelle on doit s’adapter dans son quotidien. Donc on s’adapte à cette période de confinement. Hamdoulilah la santé est là. 

Comment est la situation sanitaire en Suisse (NB : le pays compte 8 743 cas positifs et 115 décès au 23 mars) suite à la pandémie du COVID-19 ?

Ici en Suisse, les autorités ont rapidement réagi face à la menace du virus en donnant l’ordre de suspendre le championnat. Ce qui fait qu’on a une longueur d’avance par rapport aux autres championnats européens. Et puis, chaque semaine de nouvelles dispositions liées au confinement sont annoncées comme celle d’aujourd’hui (NDLR : interview réalisée vendredi dernier) d’interdire le rassemblement de plus de cinq personnes. 

Du coup, on a plus d’entraînements car cela a été interdit pour l’ensemble des clubs en Suisse. Ce sont des mesures qui rendent le quotidien difficile mais on arrive quand même à sortir pour faire quelques activités comme sortir pour faire son footing ou du vélo et c’est déjà pas mal. 

Pour le reste, on continue à travailler à la maison en essayant de bouger le maximum. C’est difficile car on a pas l’habitude mais on s’adapte. 

En tant que footballeur professionnel, comment gère t-on cette situation inédite (NB : le championnat suisse a été suspendu dès le 2 mars et ce jusqu’à nouvel ordre) qui vous prive de toute compétition ? 

Cela reste très compliqué surtout qu’on s’attendait pas à en arriver à de telles mesures. Du jour au lendemain, on s’arrête : plus de compétition, plus d’entraînements. Cependant au niveau du club mais aussi de mon préparateur physique, je reste suivi avec un programme individuel d’entraînement et d’entretien physique pour garder un haut niveau d’intensité dans l’effort.  

On réalise que l’on entre dans une situation exceptionnelle, on regarde la télé puis on voit que tout le monde est concerné à tous les niveaux de la société. Donc il faut s’habituer à tous ces changements dans notre quotidien et on essaye de garder au maximum la forme même si c’est plus compliqué.   

Sur le terrain revenons sur la saison de votre club en championnat. A la 23ème journée le FC Sion se situe à la huitième place du classement (ur dix équipes et une saison à trente-six journées), à quatre points des barrages pour le maintien. Est-ce que cette situation au classement constitue une pression supplémentaire quand on est dans une attente indéterminée comme cela est actuellement le cas ?

Disons que c’est une situation délicate à laquelle on continue de penser, même si nous ne sommes pas relégables ce qui est très important. Surtout dans l’éventualité où le championnat reprend ses droits, nous sommes à la huitième place du classement et nous avons encore toutes nos chances de nous maintenir. Néanmoins, si le championnat venait à s’arrêter et à se figer sur le classement actuel, nous serions sûrs de rester en première division la saison prochaine. Cet objectif du maintien est très important pour notre équipe, on continuera à se battre pour l’obtenir.

À titre personnel, vous avez joué 17 matchs de championnat (NDLR : plus trois matchs de Coupe de Suisse), jouant sur tous les flancs de la défense tant latéral gauche/droit que défenseur central, comment avez-vous vécu cette seconde saison de votre expérience en Suisse ?

Franchement, c’est compliqué de faire une évaluation quand on est dans un contexte où l’on doit faire face à plusieurs changements d’entraîneur. C’est difficile à vivre pour les joueurs. Et pour ma part, j’ai été aligné dans plusieurs postes de la défense en essayant à chaque fois de donner le meilleur de moi-même. Mais cela reste compliqué de devoir passer de latéral à défenseur central, de jouer à droite puis à gauche  d’un match à un autre. 

Compliqué mais j’ai toujours voulu donner le maximum sur le terrain et cela m’a aussi permis d’être encore plus compétitif et de progresser sur mon positionnement. Cette polyvalence et cette situation sont finalement des acquis pour le futur. 

Et puis, sur les derniers matchs, j’ai réussi à m’imposer comme axial ce qui m’a permis de réaliser de bonnes performances. Cela m’a fait beaucoup de bien. Et d’ailleurs le coach d’après les derniers échanges que l’on a eu, a semblé satisfait et ne comptait pas me faire bouger de ce poste. Mais malheureusement, la suspension du championnat est survenue avec cette crise sanitaire et l’on doit faire avec

Justement votre arrivée à Sion, le club a connu six coachs en deux ans. Est-ce que cette instabilité au niveau des entraîneurs vous a t-elle freinée dans votre intégration dans cette première expérience en Europe ? 

C’est toujours difficile d’avoir autant de changements en une si courte période de temps dans un groupe. Mais concernant mon intégration au club, cela n’a pas beaucoup pesé car premièrement je maîtrise la langue, je parle français. Puis ici j’ai trouvé de bons gars, des coéquipiers avec qui j’ai très rapidement sympathisé. 

Au final, là où le changement d’entraîneur pose problème c’est sur le terrain. Parce que chaque entraîneur arrive avec ses idées et sa façon de jouer. Donc changer souvent d’entraîneur c’est aussi devoir s’adapter régulièrement au jeu voulu par chacun. Et, c’est pour ça aussi, je pense que le FC Sion n’arrive pas à obtenir de très bons résultats.    

Du coup, si le championnat venait à reprendre, est-ce que vous seriez optimiste en vue du maintien et d’une bonne fin de saison pour le club ? 

Franchement, c’est compliqué de devoir répondre à cette question. Des dernières informations que j’ai eu, le club doit faire face à des problèmes financiers dûs à la crise du coronavirus. Le club a dû licencier neuf joueurs, qui jouaient régulièrement au sein de l’équipe. Donc si l’on venait à reprendre le championnat, je ne sais pas ce que cela va donner. Ca risque d’être compliqué, voire très compliqué. Mais il faut toujours garder espoir car ce maintien on ira le chercher avec le coeur et les tripes.  

Revenons à la crise du coronavirus. Au niveau de la sensibilisation, on vous a vu très actif depuis le début de l’épidémie pour prévenir et encourager les algériens à suivre les gestes barrières et de protection face au coronavirus. Qu’est ce qui vous a poussé à rapidement prendre la parole pour aider à cet effort de sensibilisation ? 

Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, j’ai vu qu’en Algérie ça ne bougeait pas tellement pour prévenir les gens sur les risques de la maladie. Et j’ai décidé de faire au moins quelque chose pour. Parce qu’ici en Suisse, il y a eu une longueur d’avance sur les effets de la maladie et donc sur la prévention. Très vite, on a pris conscience de l’importance de gestes essentiels comme se laver régulièrement les mains, utiliser du gel hydroalcoolique, éviter d’être trop proches entre les personnes et aussi ne pas se serrer la main.  

Alors en regardant au même moment, ce qui se faisait en Algérie par rapport à ces recommandations j’ai vu qu’il y’avait trop de laxisme pour beaucoup. Donc je me suis dit que c’était aussi à moi de partager ces conseils au maximum de personnes pour mon pays et ceux qui me suivent ; même si je ne suis pas influenceur et qu’il devrait y avoir des personnes dont le rôle est de faire au maximum ce travail de prévention. Mais je me suis dit que je devais moi aussi en parler surtout pour permettre de sensibiliser ceux qui étaient inconscients face au danger de ce virus. 

Donc j’ai réalisé qu’en parler sur les réseaux sociaux va permettre de toucher le maximum de personnes, les encourager à en parler à leur tour et à partager les bons gestes. Hamdoulilah c’est ce qui s’est passé, beaucoup de gens ont su sensibiliser et partager les bons gestes recommandés pour limiter la propagation du virus.    

Effectivement, votre initiative et action individuelle s’est désormais coordonnée au niveau de l’ensemble du football et sport algérien, qui a multiplié les vidéos et posts sur les réseaux sociaux en vue de sensibiliser la population. Est-ce que vous arrivez à voir hors d’Algérie l’impact que cette communication des sportifs sur les réseaux sociaux ont en Algérie sur la perception du coronavirus ?

On est conscient du fort impact qu’ont les footballeurs en Algérie, notamment sur les jeunes. Et lorsque je vois la vidéo de notre capitaine Riyad Mahrez, je suis très content de voir ce qu’il a fait et de ce que tous les joueurs ont fait en ce sens. C’est une très bonne initiative et cela donne une très bonne image de l’équipe nationale. Mais avant tout, la priorité quand on fait ce genre de choses c’est la santé des gens parce que c’est un devoir. On utilise notre audience en tant que joueurs pour dire les choses et faire de la prévention sur ce coronavirus. 

Et par les réseaux sociaux, vous arrivez à avoir des images et à voir que les mesures sont de plus en plus respectées. 

Oui, je regarde les videos et je reste en contact permanent avec mes parents, mes frères et soeurs en Algérie. Et hamdoulilah, je vois que les mesures sont de plus en plus respectées, que les gens font de plus en plus attention et c’est quelque chose de très positif mach’Allah. Il faut continuer comme cela car c’est très important, car ce que l’on vit actuellement ce n’est pas de la rigolade surtout quand on voit ce qui se passe ici en Europe.

Revenons au terrain désormais, quel bilan d’un aspect plus global faites-vous de ces deux premières années de votre première expérience en Europe ?

Franchement c’est un peu mitigé parce que la saison dernière je commence bien puis en fin de saison, j’ai eu quelques soucis que ce soit avec l’ancien coach puis ensuite physiquement avec ce problème cardiaque. Puis cette saison, je commence bien et sur le plan personnel j’enchaîne les matchs même si collectivement, on a dû faire face à des hauts et des bas. 

Mais sur un plan personnel, le fait d’enchainer et de jouer ça a été très positif car ça m’a permis d’être plus compétitif. Le coach comptait sur moi, et désormais on doit faire face à cette épidémie de coronavirus qui arrive subitement et qui stoppe le championnat. C’est pour ça que je dirais que le bilan est assez mitigé. Je crois que j’aurais pu faire mieux mais les circonstances ont aussi fait que cela soit un peu plus compliqué.   

Justement, cette intervention chirurgicale cardiaque survient à un moment clef en fin de saison et ce à l’approche de la liste pour la CAN alors que vous étiez titulaire face à la Gambie en mars 2019. Comment avez-vous vécu cette période qui vous a privé de participation à la CAN ?  

Franchement, ça a été très dur. Je crois même que ça a été le moment le plus dur de ma carrière. Parce que je fais parti des précédents stages en étant dans les 23, j’ai même eu le droit à un match avant la CAN face à la Gambie. Je pense que j’avais de grandes chances de faire partie de la liste des 23 qui allait jouer la CAN mais malheureusement, il y’a ce problème qui arrive.  

Voilà, c’est comme ça, c’est le mektoub et je l’ai accepté. Puis, j’étais très très heureux de voir l’Algérie et mes coéquipiers gagner la CAN.   

Désormais à un an de la fin de votre contrat, est-ce que vous commencez déjà à vous projeter sur votre futur en club ? 

Sincèrement, je n’y pense même pas. Ce n’est pas le moment pour penser à ça au vu de ce qui se passe actuellement avec l’épidémie. On ne sait même pas si l’on va ou non reprendre, si la saison est officiellement terminée ou pas. D’abord, il faut penser à régler ce qui se passe en espérant que les choses se finissent du mieux et le plus rapidement possible. Que les choses rentrent dans l’ordre, et on verra ça après inch’Allah  

Passons maintenant à l’EN, où vous avez signé votre retour sur le terrain en sélection à l’occasion du match amical d’octobre dernier face à la RDC à Tchaker. Quelles sensations avez-vous ressenti lorsque vous avez retrouvé le maillot de la sélection en tant que titulaire ?

Ça a été incroyable, et j’ai ressenti une grande fierté. J’étais déjà très très content de voir mon nom sur la liste lorsqu’elle a été annoncée. Surtout qu’on l’attend avec impatience, puisque le coach annonce toujours les 23 la veille ou l’avant-veille. On attend, on attend, il y’a beaucoup de suspens (rires). 

Mais à chaque fois que je vois mon nom sur la liste, et je sais que c’est pareil pour tous les joueurs de l’équipe nationale, je ressens quelque chose de fort. Je crois que cette sensation, elle concerne aussi tous les algériens. Donc jouer pour son pays est une grande fierté que ce soit pour les supporters mais aussi ses proches et sa famille 

Puis revenir en sélection trois quatre mois après ta blessure et te retrouver titulaire en Algérie devant pas mal de supporters présents, ça a été un pur bonheur. J’ai vraiment ressenti une grosse fierté à ce moment-là. 

Autre match durant lequel vous avez fait votre entrée sur le terrain, celui de la Colombie. Pouvez vous nous raconter comment les joueurs ont vécu sur et au bord du terrain l’ambiance des supporters algériens à Lille ? 

Waouh ! Cette ambiance à Lille, c’était vraiment quelque chose… Dès notre arrivée, les supporters nous ont montré énormément de soutien et étaient présents que ce soit à l’aéroport, à l’hôtel et aux entraînements. L’ambiance était magnifique, on se sentait vraiment comme en Algérie même on savait que l’on serait très bien accueillis grâce aux algériens présents en nombre en France (rires). 

Même si on s’y attendait un peu, on a vécu un moment incroyable. En plus, les supporters ont montré à ceux qui pensaient qu’ils allaient créer du désordre, qu’au contraire ils allaient fêter ça sans aucun incident. C’était très important de donner cette belle image de fête. C’était magnifique et j’espère que l’on aura d’autres occasions de jouer devant le public algérien en France. 

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